L’écrivain Joseph Fréchette, c’est vrai

Rina Vallée

Il s’en est fallu de peu que nous ne puissions descendre du traversier une fois accostés sur l’île. J’ai cru qu’on nous obligerait à faire demi-tour vers Montmagny, à retourner à Montréal ensuite pour disperser les membres de l’équipe où, quelques heures auparavant, je les avais cueillis. J’ai dû m’expliquer, négocier longuement avec les deux gardes de la Société des traversiers du Québec. Ils n’avaient pas été prévenus de notre arrivée. Ils ne savaient pas que venions nous poser sur l’île pendant trois jours. Nous venions avec des intentions strictes. Impossible pour eux de comprendre les motifs de notre expédition. On dirait un projet artistique, disaient-ils, ce n’est pas sérieux. Dans les circonstances, ajoutaient-ils, vous n’avez rien à faire ici. Il a fallu, déjà, que je torde des bras.

Quand on m’a confié cette enquête, je n’ai pas posé assez de questions. Voilà où ça me mène : je suis responsable de neuf personnes dont j’exige qu’elles me rendent des comptes, quand je ne sais plus moi-même à qui rendre les miens. Je m’étais imaginée que des enquêteurs, des vrais, nous accueilleraient sur le quai ou à l’auberge, avec l’équipement nécessaire et des ressources conséquentes, pour nous tracer un portrait de la progression de l’affaire, mais rien. Personne pour nous guider, nous aider à avancer, si bien que l’on commence à peine à jouer dans la vase et voilà qu’on s’enlise. Dans les circonstances, comme ont dit les frères tracteurs, je passe pour une débutante.

Je n’arrive pas à rejoindre l’aubergiste. Elle m’a donné son numéro, mais la ligne associée n’est pas fonctionnelle. À notre arrivée à l’auberge, elle nous a fait entrer, nous a regroupés pour nous examiner, puis nous a tendu chacun la clé de notre chambre. Enfin, elle nous a annoncé, de but en blanc, qu’en cette période de l’année, sur l’île, point de nourriture. Ici, pour survivre, il faut se faire des réserves. Pas de restaurant, pas de cantine; des conserves dans un dépanneur ouvert-fermé. Après cela, elle s’est enfuie en laissant un faux numéro.

J’ai voulu contacter le Ministère de la sécurité publique.

Je n’arrive pas à m’expliquer l’amateurisme de mon service qui ne nous a pas garanti une réception convenable. À relever l’épreuve du jeûne qui nous attend pendant trois jours, si ça se trouve Joseph Fréchette est simplement mort de faim.

En vérité, l’aubergiste a planté une pancarte à vendre sur le terrain de l’auberge dès que ça s’est mis à chauffer avec la disparition d’un de ses occupants. Et puis cette dame, partie vite fait, on risque aussi de ne plus la revoir. On sera laissés entre nous, à la merci de nos propres démons.

Depuis six jours, l’écrivain est introuvable. Ses effets personnels se sont languis dans sa chambre avant que l’aubergiste se décide à alerter les autorités. Quelle plaie pour la réputation de son établissement. Et si je consulte les recensions du ministère qui concernent la région de Montmagny et les îles, de semblables événements suspects sont survenus auparavant: en 2011, un ornithologue de passage a connu le même sort… Si on fait un bond en arrière, en 1999, trois artistes-peintres venues s’installer à l’auberge n’ont jamais été retrouvées. On fouillerait davantage et je suis certaine qu’on ferait surgir des archives des atrocités. La beauté du paysage à l’égal du nombre de cadavres enterrés dans les vastes terres.

Et je suis venue mettre mon nez dans ce merdier.

Dans la cuisine commune, il y a une vitre brisée. Elle a été réparée avec du tape transparent, un peu n’importe comment. Effraction. Il faut s’attendre, dans ce genre d’affaire, à ce que des personnes intéressées cherchent par tous les moyens à mettre la main sur un profit: sait-on, par exemple, ce que détenait Joseph Fréchette? Épier, fracasser des fenêtres, attaquer. Tout est possible, raison de plus pour demeurer aux aguets et ne faire confiance à personne.

C’est la première question que j’ai posée à l’aubergiste, que détenait l’écrivain? Elle a refusé de répondre. Elle a dit, il avait des papiers, c’est tout. Elle nous a conseillé de fermer la porte principale parce que, disait-elle, les portes ouvertes sont des invitations lancées aux esprits mal taillés. Et elle a fui. C’est tout.

En me présentant aux membres de l’équipe, j’ai dit que je ne détenais pas toutes les informations. J’ai insisté sur le fait qu’elles me seraient transmises plus tard, sauf que c’était pour les rassurer. J’ai menti.

Je n’allais pas avoir d’informations supplémentaires.

Mon contact au ministère s’appelle Jean Dion. En essayant de l’appeler, j’ai cru comprendre que lui aussi a menti. Ses coordonnées sont erronées. Probablement que son nom est un camouflage. Il ne figure pas dans le registre des employés ni dans celui des cadres. Je ne sais pas de quel service il répond. Je dois admettre que je ne sais plus de quelle affaire il s’agit exactement.

L’écrivain Joseph Fréchette, c’est vrai. Tout le monde le connait, et sa disparition a secoué la province. C’était de notoriété publique, du moins dans la région, qu’il s’était installé à l’Auberge des Dunes pour l’été, afin d’écrire, disait la rumeur, un récit autobiographique déguisé en roman. Le blogue-de-la-grue alimenté par une des habitantes de l’île –elle est propriétaire du dépanneur et s’occupe du ménage dans l’église située à côté– relate les allées et venues des touristes et des artistes qui séjournent dans le coin. Il y était question de Fréchette au début d’avril dernier et de ses visites quotidiennes au dépanneur pour acheter des paquets de nouilles ramen. Il parlait de chasse avec le propriétaire de la pourvoirie Piquebot.

En fin d’après-midi, Robert Bergeron est venu me trouver. Il a découvert des cartouches près de l’auberge, sur le terrain en face, qui plonge dans le fleuve. Bergeron m’a confié que cette affaire était une double affaire. C’est son intuition qui parlait, mais vu son expérience dans le privé, je suis tentée d’y prêter attention.


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