La distribution des clés

Rebecca Searchall

Tout de suite, l’aubergiste m’a semblé suspecte. Nerveuse, je dirais. Les clés de nos chambres reposaient sur le comptoir et au moment de tendre ma main pour saisir une clé au hasard, j’ai vu son souffle s’arrêter un instant. Son épaule a tressailli. Ses mains ont disparu derrière le comptoir. Puis, tout de suite, déjà, elles survolaient de nouveau les clés, poussaient la clé numéro 3 vers moi, comme pour s’en débarrasser, comme on chasserait une mauvaise nouvelle. Cette femme au faux sourire croit peut-être qu’il suffit bêtement d’agiter une main pour que disparaisse quelque chose comme le karma. Au moment où l’anneau qui retient prisonnières les clés a tinté contre le jonc de son alliance, une ride à la commissure de ses lèvres s’est allongée, trahissant un certain émoi, sorte de sursaut intérieur. Malgré la fugacité de cette émotion, j’ai pu voir au creux de son iris l’ombre de Joseph Fréchette se redresser. Mais avant que quoi que ce soit d’autre ne transparaisse de cette première rencontre, Robert Bergeron, le retraité du SPVM, exigeait qu’on lui donne la clé de la chambre numéro 9. Son insistance, outre le fait qu’elle m’ait agacée, m’a semblé peu digne d’attention. Cette chambre possède un balcon, peut-être Robert est-il claustrophobe. Mais après que la constable spéciale –je ne me souviens déjà plus de son nom, d’ailleurs, elle-même ne semblait plus se souvenir de son propre nom: la nervosité impacte certaines personnes de drôle de manière–, donc, je disais, après que la constable spéciale nous ait indiqué ne pas savoir dans quelle chambre logeait Fréchette au moment de son séjour à l’auberge, Robert a baissé les yeux sur son calepin de notes et, sous ce calepin, il y avait, dans sa main gauche, le trousseau qu’il avait exigé avec tellement d’empressement à l’aubergiste, et je jurerais, à l’instant même où la constable terminait son exposé, je jurerais avoir vu Robert Bergeron resserrer le poing sur la clé de la chambre numéro 9.


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