Joseph Fréchette


L’écrivain Joseph Fréchette a laissé une trace dans le paysage littéraire québécois. En douze ans à peine, il publiait cinq ouvrages: La marche du pendu (1973), Vers l’envers (1979), Sans acte manqué (1981). En 1985, son long poème Et si. Mais le livre qui lui a valu sa réputation, c’est sans conteste son essai Contemplation de l’invisible, paru en 1982. Dans ce fabuleux traité d’invisibilité, il préparait sa disparition: «Si, par conséquent, le poète est dépourvu d’être en soi et que je sois poète, qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je dise que je vais cesser d’écrire à jamais?»

Fréchette s’est passionné pour la figure de l’écrivain invisible. Il se demandait s’il existait une stratégie narrative ultime à laquelle pouvait avoir recours un auteur, à savoir: disparaître. Mais ce qui a marqué plus encore Contemplation de l’invisible, c’est le caractère retors de son questionnement: pas disparaître totalement, mais être là encore, secret. L’écrivain invisible comme un observateur dissimulé. Fréchette associait cette stratégie à une non-fiabilité de l’auteur, appelé à réagir face à sa propre parole en sur-imprimant son invisibilité réelle sur le discours de l’invisible. Cette surimpression à la négative aurait pour effet de désamorcer la lecture en forçant une remise en cause de la validité du discours.

On connait le succès d’estime que Fréchette a eu par le nombre impressionnant de références à son œuvre que l’on retrouve dans les ouvrages et articles savants (depuis les années 1980). On rencontre le nom de l’auteur notamment quand on s’intéresse aux écrivains négatifs, à la non-fiabilité, à l’imposture et au retrait. Dans l’essai De Bartleby aux écrivains négatifs, Patrick Tillard s’appuie sur Fréchette pour exemplifier le type d’écrivain qui s’efface, qui disparaît dans la fiction et, un jour, arrête d’écrire: «Avec Fréchette, le désir de n’être personne, de se fondre dans le rien, n’est jamais loin, et cette séduction du néant, qui exprime la vérité paradoxale de la vie qui rebute, est ce qui l’amènera au plus près d’une disparition tout aussi paradoxale».

C’est apparemment ce qui a été le cas pour Fréchette à partir de 1985. Impossible de mettre la main sur ses livres à l’époque, ni aujourd’hui. Ses livres n’existent plus. Tout a disparu. On dit qu’il a cessé d’écrire en 1985 et a passé les années suivantes à partir à la recherche des exemplaires disséminés de ses oeuvres pour les brûler. Ce saccage nous l’a rendu inaccessible, en dehors des citations rapportées. Sinon rien. Aucun titre disponible. Rien dans les bibliothèques, les armoires, les librairies, et rien sur internet.


Or, à l’automne 2019, des mois après l’enquête sur sa disparition réelle (mai 2019), les éditions du Fleuve font paraître Examen de méfiance, de Joseph Fréchette, où il revient sur son parcours atypique, sa démarche révoltée. Il considère ses premiers écrits comme des événements suspects, des bruits saillants dans une lente descente chaotique vers le silence. Il expose sa stratégie d’écriture destructrice qui allait avaler 50 années de sa vie.

Dans ce livre, également, il pratique un examen de conscience, c’est-à-dire qu’il prend le temps de réfléchir sur la manière dont on vit. Il y a du romanesque et du biographique. On assiste à une intrigue policière qui se referme comme un piège à souris. Une retraite d’écriture tourne à la catastrophe pour l’écrivain fictif Joseph Fréchette (avatar de l’auteur), et l’équipe d’enquêteurs chargée de faire la lumière sur les événements se retrouve coincée sur une île, ainsi que dans une fiction, comme si l’enquête et l’écriture se pliaient l’une sur l’autre.

S’installe le ton de la confidence. Fréchette s’arrête un temps pour réfléchir sur notre laideur, nos versions étriquées, mais rapidement fait dévier le politique vers l’intime, et nous raconte comment il a vécu dans la plus profonde solitude, en vertu d’un projet esthétique qui devait lui permettre de comprendre, s’était-il convaincu, comment on fabrique notre propre attente comme une espèce de radeau de survie qu’on fait voguer d’abord, et qu’on envoie ensuite se détruire dans les rapides, à l’horizon le vide.

Il y a une grande tristesse. C’est très intense. Jusqu’à ce que le titre révèle son importance: Examen de méfiance. Après tout, on aurait dû s’en douter. Il aurait fallu davantage se méfier de la narration, du discours. Se méfier de tout discours, c’était ça, le projet Fréchette. Douter de tout. Même de sentiments qui sonnent si vrais qu’on se surprend soi-même à étouffer un peu.


Bibliographie de l’écrivain

1973. La marche du pendu (poésie)
1979. Vers l’envers (essai)
1981. Sans acte manqué (théâtre)
1982. Contemplation de l’invisible (essai)
1985. Et si (poésie)
2019. Examen de méfiance (autobiographie)

Citations choisies

«Si le désir de disparaître, quand il n’est pas pure violence subie, reste ambivalent, c’est parce qu’il entre dans la logique profondément paradoxale de la trace.»

«Disparaître n’est pas ici/ Le neutre du non-être/ La création de soi»

«Faire en sorte que l’œuvre éclaire, soit indispensable, avec un titre qui s’avale et s’annule, et s’assurer que ceux qui suivront ne passeront pas à côté du besoin de lumière pour contempler le vide, des indices aux secrets.»

«Ensuite vient le temps de l’écrivain invisible, ensuite il faut s’en mêler, cesser d’écrire et trafiquer, menacer, exagérer, détruire. Rayer la zone de l’éclosion une fois l’épidémie. Regarder brûler, à partir du centre du feu.»

Extraits radiophoniques