Un homme fit irruption dans mon bureau

Joseph Frechette (sans accent)

Le 22 mai dernier (il y a donc quatre jours), un homme fit irruption dans mon bureau, du genre loqueteux quêtant sur la bande de trottoir en face du parc Gamelin, du genre qui a été atteint un jour d’un déplacement violent de la perspective, qui vous jette en dehors de la réalité commune, en dehors du flux social et jusque dans la rue. Selon ses dires (et il faut laisser libre la parole du sujet), il s’appelait Georges. Il n’avait pas pris rendez-vous, ma secrétaire n’avait pas eu le temps de l’arrêter tandis qu’il fusait comme un possédé à travers mon étincelante clinique, manquant renverser mon palmier d’intérieur avec son énorme manteau qui sentait le poisson. Je tâchai donc de l’écouter le plus patiemment du monde, en jetant à l’occasion des coups d’œil nerveux vers la porte. Il me confia qu’autrefois («dans une autre vie», comme on dit), il avait été un grand écrivain. Quand il disait cela à ses copains, des mendiants de carrière avec qui il passait son temps à écluser la même sorte de vodka bon marché sur le même banc de parc, ceux-ci riaient de lui, lui donnaient de grandes tapes condescendantes dans le dos: «tu délires, mon Georges». Je le mis au test, lui demandai d’écrire quelque chose sur un bout de papier. Il se mit à trembler, me dit qu’il n’en était plus capable, qu’il avait oublié comment. Je lui dis: «Écris juste ton nom, rien que ça». À le voir penché sur sa feuille blanche, incapable de terminer son G, à deux doigts de la crise de larmes, j’eus la désagréable sensation que cette scène ne concernait que moi et mon pouvoir. J’étais sur le point de lui dire d’arrêter quand il se reprit soudain. Il barra le G abruptement et commença à tracer des lettres que je ne parvenais pas à déchiffrer de ma position. C’est seulement quand il me montra, hésitant, le fruit de son labeur, que je me rendis compte qu’il avait lu par-dessus mon épaule: J o s e p h F r é c h e t t e. Le pauvre avait recopié le nom figurant sur mes diplômes. Mon nom. Je ne pus m’empêcher de le corriger, non sans une touche d’ironie dans la voix: «C’est sans accent».

Je m’en suis tout de suite un peu voulu. Jamais je ne voudrais donner l’impression que je me moque de mes patients. Je respecte leurs fantasmes. Si j’avais connu ses déboires, je m’évaderais surement, moi aussi, dans une vie parallèle. Moi-même, malgré ce qu’on pourrait en penser (car, ayant ma propre clinique privée à 28 ans, je ne suis, parait-il, pas à plaindre), il m’arrive de rêver d’être un autre, un qui n’a pas peur de se mettre en danger et d’exprimer son individualité le front haut. Mais l’autobiographie, c’est pour une autre fois. Revenons à cet homme, à ce tas dépité qui avait été un homme. Il devrait sans doute être traité pour trouble dissociatif de l’identité (ma spécialité). Je lui expliquais que nous allions travailler ensemble à départager la réalité de la fiction. Si, moi, avec tous mes diplômes (je lui désignai d’un geste signifiant l’étendue de mon expertise), je n’avais pu réaliser le chef-d’œuvre rêvé par mon passé de narcisse boutonneux, alors l’entité instable et sans nom devant moi, ce Georges qui ressemblait à tous les Georges, à tous les Gaston et à tous les Joseph en même temps, ce bonhomme qui savait à peine tenir un crayon, qui semblait sur le point de disparaitre et de se fondre aux murs de ma clinique, cet homme, certainement, ne le pouvait pas non plus.

Quelques minutes plus tard, j’étais de nouveau seul. Ayant un peu de temps à tuer avant mon prochain rendez-vous, j’inscrivis mon nom dans la barre de recherche Google afin de voir si le site web de ma clinique avait fait du progrès dans le jeu occulte des algorithmes. Je ne m’appelle pas Cécile-Edna Vermoutier, vous savez. Pas facile de se démarquer avec un nom aussi générique que le mien, aussi le branding de mon entreprise s’imbrique malgré moi à une anxiété d’ordre existentiel. Je me regardais donc pour ainsi dire dans le miroir des vanités quand je fis la rencontre de la version accentuée de Joseph Fréchette. L’annonce de la disparition de cet écrivain culte, dont j’avais ignoré jusqu’ici l’existence, m’avait totalement éclipsé de la première page des résultats. Je repensai alors au nom que mon visiteur impromptu avait gribouillé sur le papier que je lui avais refilé. «C’est sans accent», avais-je dit d’un ton presque railleur. Je m’imaginais ma petite face supérieure et je me dégoutais. Moi qui reposais mon métier –et mon sentiment de bien le faire– sur ma conviction d’être bon lecteur des humains: j’avais, cette fois-ci, vraiment tout interprété de travers. J’avais planifié un horaire de thérapie, je lui avais montré des grilles et des types de personnalité pathologiques, je lui avais exposé les rudiments de la méthode que nous emploierions au cours des prochaines semaines pour trier d’un côté ses fantômes, et de l’autre (en cognant sur la table, comme toujours quand je jouais ce petit numéro), la réalité «concrète». «Il faut apprendre à ne pas vivre avec ce qu’on n’est pas», avais-je proféré, docte. Et lui m’avait fixé tout ce temps l’œil vitreux, pressé de s’en aller, déçu sans doute, et avec raison. Je savais déjà qu’il ne reviendrait jamais. «Joseph Fréchette». Fré. Sans doute mon nom, dans l’annuaire des psychiatres, avait-il en lui éveillé une lueur, le souvenir d’une vie parallèle, d’un pan bien réel de sa vie, sa vie qui, sans ces années d’inspiration créatrice (1973 à 1985), lui paraissait honteusement courte, incomplète. J’avais pris cette vie manquante et je m’étais empressé d’en faire une fiction, une fiction de psychiatre qui aime s’écouter parler.

J’aurais dû garder mon homonyme près de moi, le chérir comme une mère, donner libre cours à la parole du sujet, ne rien dire pour l’interrompre, laisser ses mots remplacer la réalité en attendant que les autorités compétentes en la matière jaillissent par la porte de mon bureau avec des couvertures chaudes pour l’emmitoufler et le ramener au bercail, plutôt que de le bloquer sur un pseudo-professeur Freud aux sourcils agacés avec un nœud-papillon de chez Zara et des tiroirs remplis de graphiques. Mais il était parti. Et, tandis que je pressais ma secrétaire pour savoir de quel côté il était allé, elle répétait, en me regardant comme si c’était moi le patient, qu’elle ne l’avait vu ni entrer, ni sortir.

Se repentir. Faire une action noble. M’extraire du moi-moi-moi. L’appel de la constable spéciale Rina Vallée luisait dans mon crâne en Times New Roman taille 10: Temps d’écrire un nouveau roman. À dix mains (ne dit-on pas vingt, plutôt?). Je veux dire: prendre une pointe à la tarte de l’histoire et l’assaisonner de mon expertise, de ma sensibilité, de ma volonté rédemptrice.

C’est ce que je croyais naïvement, jusqu’à ce que je monte avec cette ribambelle de soi-disant «complices» sur le traversier faisant la navette entre Montmagny et l’Isle-aux-Grues. Pour une raison que j’ignore, le voyage était des plus tendus. Je tentais d’interroger mes compagnons de route mais ceux-ci étaient fermés comme des huîtres. Ce climat de réserve, voire de méfiance mutuelle, me suggéra que j’avais été mis dans ce bateau pour des raisons plus profondes encore que la seule affaire de la disparition. Au prétexte de l’enquête semblaient se superposer les intérêts personnels les plus divers, intérêts que ma vocation m’intimait de percer à jour. Vous savez, je suis spécialiste des replis ombrageux du moi. Chacun vient accompagné de son double. Je dis souvent que tout le monde souffre, à échelle plus ou moins grande, du trouble dissociatif de l’identité. Ce voyage risque de confirmer mes intuitions.

Une seule exception: ce jeune cégépien, fort sympathique, quoiqu’un peu «idiot utile» (c’est l’âge, il faut dire), qui me semble parfaitement transparent. Un fils unique, sans doute. Ayant remarqué sa caméra et son trépied, je l’aguichai avec une conversation sur le cinéma de Pierre Perreault. Il se montra dès lors intarissable. J’appris rapidement la raison de sa participation à l’équipée: réaliser un documentaire sur Fréchette (et, à voir ses yeux grandir et ses joues rosir, cimenter sa place dans l’histoire du cinéma québécois). Mais, quand je lui fis part de mon hypothèse, à savoir que Fréchette était venu en personne dans mon bureau il y a quelques jours, qu’il avait passé une grande partie de sa vie comme clochard dans le Grand-Montréal et que son vrai nom était Georges, le cégépien fit une moue amusée. Impossible, clamait-il: Fréchette était nul autre que son oncle. Il venait de Saint-Pierre-les-Becquets, il avait vécu à l’Isle-aux-Grues, il était marié. Lui-même (le cégépien) se nommait Pascal Fréchette. J’étais sidéré.

Pourrais-je m’être trompé? Suis-je venu résoudre une intrigue ou la compliquer? Le mendiant avait-il le moindre rapport avec cette histoire? Par ailleurs, mon visiteur ressemble quelque peu à ce drôle de bonhomme parmi nous qui, lorsqu’interrogé, n’a pas voulu me révéler son nom. Quand je dis qu’il lui ressemble, je veux dire qu’il partage avec lui cette troublante absence de caractéristiques particulières qui fait en sorte qu’on croit l’apercevoir partout mais qu’on ne peut jamais le reconnaitre avec certitude.

J’éprouve une certaine sympathie pour la constable Vallée. On dirait que je sais à quoi m’en tenir. Je crois qu’elle n’a pas l’habitude des positions d’autorité, alors elle surjoue. Pendant le voyage, elle se tenait debout à la proue du bateau, les mains sur les hanches, mimant le capitaine qu’elle savait ne pas être. Ce faisant, elle tournait le dos à tout le monde, pour cacher son malaise. Je suis sûr qu’elle avait de très bonnes notes à l’école. Ses parents sont encore ensemble. Elle a un grand frère et une petite sœur. Quand elle doit s’adresser à son monde, elle s’empourpre, déblatère à propos de son amour des règles, de la sécurité, de la propreté. On voit tout de suite qu’elle n’y croit pas. On comprend que chacun n’en fera qu’à sa tête, et qu’on ne pourra en vouloir à Rina d’avoir perdu le contrôle parce qu’elle avait bien appris toutes les règles par cœur. On comprend déjà que, dans cinq ans, elle aura changé de carrière.

Enfin, la chambre est très bien, si ce n’est cette photo au-dessus de mon lit, figurant un groupe d’individus suspects dissimulés derrière des masques aux allures vaguement clownesques. C’est sûrement le mal de mer ou les récents événements qui baignent l’auberge dans une aura d’inquiétude, mais j’aurais juré que les yeux de la reine du bal, au centre de la photo, me suivaient selon l’endroit où je me tenais dans ma chambre. Il faut que j’aille prendre l’air.

Les masques m’ont toujours terrifié. C’est pourquoi j’ai fait métier de découvrir ce qui se cache dessous.


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